Naissance

dimanche 3 décembre 2006

Le Pays Perdu

Comment le monde fut un jour désiré,
par les hommes qui n’étaient pas nés.

La caresse lumineuse de l’aurore le fit sortir en douceur de sa torpeur. Le paysage intérieur qui l’entourait était traversé de souffles qui traduisaient tous ses désirs. Il désirait manger, un arbre était là pour le nourrir de fruits. Il désirait marcher, les prairies et les contrées défilaient devant ses yeux. Il désirait voler, un oiseau planait au-dessus de lui, il n’avait qu’à aimer être cet oiseau et il découvrait les merveilles de son pays. Parfois, il se contentait juste d’admirer les tigres qui se caressaient les uns les autres. Aussi comprit-il que toutes ses créatures étaient plusieurs et lui unique. Elles étaient les fruits de ses désirs. Il pensa au tigre et s’interrogea :
« Tigre, pourquoi caresses-tu ta femelle ? »
Le tigre songea :
« En nous caressant nous sommes à la fois un et deux, c’est beau de se retrouver, c’est beau de se séparer, nous sommes heureux »
Il pensa alors :
« Moi aussi je suis heureux, mais je ne peux pas dire : nous sommes heureux »
Naquit alors en lui le désir de pouvoir dire :
« Nous sommes heureux »
C’est ainsi qu’il rencontra une femme sur son chemin. Elle était d’une grande beauté, une beauté qui pouvait remplacer tout l’univers qu’il avait créé. Il songea :
« Es-tu celle avec qui je pourrais être à la fois deux et à la fois un ? »
Elle pensait à son tour :
« Es-tu celui avec qui je pourrais dire nous sommes heureux ? »
Il fut très troublé. Jamais il n’avait rencontré sur son chemin, un être qui désirait autant que lui, qui pouvait vraiment désirer. Le monde n’avait été jusqu’à ce jour que sa création, issue de son songe et de l’énergie de son désir. Jusqu’à cette rencontre, il était le seul témoin des apparitions et le seul à s’en contenter. Il s’interrogea :
« Es-tu là depuis toujours ? As-tu créé ce monde par tes désirs ? »
Elle répondit avec son cœur, étonnée de la question :
« Bien-sûr, tout ce que je vois, je l’ai désiré. Une pensée, un songe et l’apparition est devant mes yeux »
Il commençait à aimer ce jeu, et se dit :
« Là elle ne m’aura pas … Et moi, m’as-tu désiré pour que je sois ? »
Elle se mit à rire avec grande assurance et le regarda de haut en bas :
« Oui, je t’ai crée par mon désir de pouvoir dire nous sommes heureux, et je vois que j’ai bien désiré, tu es très beau ! »
Cette pensée fit l’effet d’un coup de tonnerre, et le monde devint soudainement menaçant. Il sentit qu’on pouvait le voir. Il sentit qu’il avait un corps, il sentit qu’on pouvait désirer autant que lui, il senti que tous les animaux avaient été ses sujets et qu’ils avaient toujours répondu ce qu’il voulait qu’ils répondent, il senti qu’il avait cru tout pouvoir depuis toujours et que depuis sa rencontre tout sera changé. Il apprit qu’il y avait un passé, qu’il y a un présent et même un futur. Il comprit en regardant les yeux de la femme qu’il était séparé, que son intérieur lui était propre, mais que son monde était partagé. Elle pensa :
« Pourquoi prends-tu peur bel homme ? Je n’ai pas désiré que tu aies peur ! J’ai désiré être heureuse avec toi ! »
Il songea :
« j’ai envié le tigre, alors qu’il m’est soumit ! J’ai envié et me voilà soumit ! »
Constatant qu’il avait des désirs troublés et chaotiques, qu’il provoquait l’orage après le beau temps, la femme se vexa : « Quand tu reconnaîtras à nouveau ton désir, je reviendrai, car je suis ton désir ! En attendant reste seul ! »
Elle s’envola sous la forme d’une colombe vers les mondes qu’elle avait créés.

Seul à nouveau, l’homme ressenti une belle part de liberté. Le monde lui était neuf à nouveau et il s’amusa à créer des animaux et des plantes pour son grand plaisir. Il créa de magnifiques paysages, des oiseaux de toutes les couleurs, des arbres aux allures majestueuses, et des fruits délicieux pour goûter de nouvelles choses. Mais au bout d’un certain temps, il s’ennuya. Il était troublé par des souvenirs. Il imaginait le futur. Le temps avaient décidé de lui faire peur. Il craignait de perdre, il espérait gagner. Il vit que son angoisse le faisait vieillir, car des entailles qui ressemblaient aux falaises apparaissaient sur ces mains. Des animaux se mirent à mourir, les arbres à se dénuder de leurs feuilles. Le monde devenait triste. Le tigre qui était devenu vieux et blanc, vint à sa rencontre :
« Seigneur, que se passe-t-il ? La terre semble devenir hostile, et j’ai faim. Si tu regrettes tes désirs, ils se retourneront contre toi ! Alors reviens à tes esprits Seigneur, car si tu ne te décides pas, je serais obligé de manger tes créatures. »
« Je ne sais plus qui est le Seigneur, tigre ! J’ai rencontré une femme qui désire autant que moi ! »
« Ne l’as-tu pas désiré pour qu’elle apparaisse ? Ne m’as-tu pas envié, toi qui m’as donné une famille ? »
« Oui, mais elle aussi a désiré que je sois, alors qui est le seigneur ? »
« Tu as désiré être un en étant deux. Tu as désiré partager ton bonheur. Tu as désiré pouvoir dire nous sommes heureux : c’est maintenant vous qui êtes le seigneur. »
« Ni elle, ni moi ? »
« Ni elle, ni toi ! »
« Que dois-je faire pour être le seigneur à nouveau ? »
« Tu dois être un en étant deux ! »

L’homme suivit le conseil du tigre, qui était devenu fort sage.

L’homme alla retrouver la femme en voyageant dans les cieux.
Sur son chemin, il trouvera un jeune petit homme.
« Qui es-tu petit homme ? »
« Je suis l’enfant né d’une mère et d’un père ! »
« Mais je suis le Seigneur, seul moi peut-être père ! »
« Non, seigneur, tu n’es pas mon père, tu es seulement celui qui a désiré ma mère ! »
« Où es ta mère alors ?
« Avec mon père, l’homme qui sait ce qu’il veut ! L’homme issu des désirs de ma mère ! »
« Il n’y a pas d’autres hommes que moi ! »
A ce moment apparu un homme magnifique. Il était mince et grand, les traits très joliment dessinés. Sur son front il y avait une étoile, et il portait des tresses. Sa nudité était troublante tant il dégageait une atmosphère de puissance et d’amour. Au-dessus de lui de splendides perroquets rouges et verts tournoyaient, et autour de lui, une armée de jeunes tigres. Il pensa :
« Bienvenu frère non-né ! Je t’offre l’hospitalité dans le monde que j’ai désiré avec ma femme »
La femme apparut à son tour, pleine de parures de fleurs et dégageant elle aussi une magnifique aura d’amour.
« Je te reconnais, tu es celui qui n’a pas voulu de moi ! Je ne t’en veux pas, nous sommes heureux maintenant, j’ai désiré un homme pour partager avec moi le bonheur, mais cette fois j’ai désiré un homme qui ne doute pas de ses désirs ! »
« Comment pouvez-vous être trois alors que je n’ai désiré que la femme ? »
« Tes désirs sont réalisés, les nôtres aussi ! Tu as désiré la femme, qui peut désirer ce qu’elle veut ! » Répondit le bel homme.
« Je ne suis pas content de mon désir, il ne me rend pas heureux, car je ne suis plus le Seigneur ! »
« Mais nous sommes tous le seigneur ! Ne voulais-tu pas pouvoir dire nous sommes heureux comme le tigre ? »
« Comment pourrais-je dire nous sommes heureux, si moi-même je ne le suis plus ? »
« Tu n’es pas heureux parce que tu as douté, non parce que nous sommes plusieurs »

La nuit tomba sous l’orage tant il était furieux.
Malade de jalousie, et à cause de sa colère, le pays de ses désirs devint encore plus hostile et les tigres se mirent à manger d’autres créatures. Les fruits se mirent à pourrir et la famine se propagea. Tout ce qui était né de ses désirs se mit à vieillir, à mourir ou à souffrir de la faim. Les loups hurlèrent, les vautours mangeaient les cadavres et les prairies devinrent des déserts.
Seul le pays des amants était resté comme avant, sans le temps ni la peur. Le bel homme lui demanda de partir, car il sentait qu’il devenait dangereux.
« Vas-t-en et occupes-toi de ton pays. A cause de toi, nos pays ne sont plus un monde de désirs partagés. A cause de toi mon pays a une frontière. A cause de toi les animaux hors de mon jardin son hostiles et affamés. Allez, vas-t-en ! Je ne t’en veux pas, mais ne t’approche plus de ma famille car tu es un danger pour le bonheur »
Furieux il répondit :
« Comme toi je suis non-né, aussi ne pouvons nous pas mourir. Sache cependant que j’ai maudit ma terre et que si ton fils s’y aventure, il en mourra, car il se trouve issu de génération et peut donc mourir. Pour lui je n’ai pas de compassion, car il ne m’a pas reconnu comme Seigneur ! »


Le bel homme dessina un cercle autour de son jardin, pour marquer son territoire, afin qu’il n’y ait pas de confusion entre la vie et la mort, entre la joie et la tristesse, entre la prospérité et la misère.

Depuis ce jour, il y eut deux pays, celui issu des désirs, l’autre issu de l’envie.

Un jour, distrait par ses pensées, le petit homme né d’un père et d’une mère ne distingua pas la frontière des deux pays et marcha du côté de l’envie. Lorsqu’il s’en rendit compte, il était déjà trop loin du pays de ses parents, loin du monde sans le temps, loin du monde des amants.
Si loin qu’il en perdit le chemin et ne su jamais le retrouver. Car le pays de l’envie est un monde de brumes. Le petit homme gardera pour toujours le merveilleux souvenir du pays perdu. Mais voilà que le temps, issu du pays de l’envie vint ronger sa beauté. Il se senti perdre ses forces. Alors qu’il faiblissait, apparu le maître des lieux :
« Ah, te voici enfin petit homme. N’avais-je pas prévenu ton père que si tu t’aventures chez moi tu mourra ? »
« Je ne sais même pas ce qu’est la mort ! »
« La mort ne touche que ce qui naît, ce qui commence finit. Moi je n’ai jamais commencé, aussi ai-je toujours été et serais-je toujours, mais toi qui un jour a commencé tu subiras la loi que j’ai édictée !
« Je ne me souviens pas du jour où j’ai commencé ! »
« Alors tu n’es pas le fils d’un père et d’une mère, comme tu me l’as un jour si fièrement affirmé ? »
« Je ne sais plus, la brume me trouble l’esprit »
« Tu as le choix petit homme ! Soit tu reconnais être né d’un père et d’une mère et alors tu as commencé et alors tu mourras ! Soit tu me reconnais comme seigneur et renie ton père et ta mère, alors tu n’auras ni commencement ni fin ! »
« C’est un piège que tu me tends, car ton pays est désolation ! Les arbres y sont secs, les animaux se dévorent, comment être sûr qu’il n’y pas de mort là où tu es Seigneur ? »
« Les animaux et les arbres sont d’un règne inférieur, il ne peuvent désirer autant que moi ! Toi tu es homme, capable de désirer comme moi. Ce que tu crois, tu le vois.

« Oui, je m’en souviens, mais égaré par mes pensées, j’ai oublié ou j’étais. Aussi je me sens faiblir, aides-moi je t’en prie à retrouver le chemin du pays de mes parents, du pays des amants, du pays sans le temps »
« Tu ne m’as pas reconnu comme Seigneur moi le grand jaloux. Et maintenant tu me veux pour guide ? Quel aveu de faiblesse ! Je ne souhaite pas revenir sur ma promesse, aussi tu mourras ! Cependant j’ai pitié de toi, car ta faiblesse ne menace pas ma force. Voici une compagne avec laquelle tu pourras donner naissance.
Elle sera ensorcelée d’envies, tout autant que toi !
Mais si tu retrouve le désir enfoui dans tes souvenirs, alors enseigne-le à tes enfants, et peut-être un jour ils retrouveront le chemin du Pays perdu. »

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