Pendant longtemps, la Tradition fut gardée secrète, réservée aux initiés ou à l’intimité du rapport de Maître à disciple. Nous sommes aujourd’hui dans une période particulière, celle de la fin d’un cycle. L’un des symptômes de cette fin de cycle est appelé Apocalypse. Ce mot utilisé par Jean et placé au dernier Livre du Nouveau Testament veut dire « révélation », « dévoilement ». Manifestée sous de multiples aspects différents : l’un d’entre eux est la divulgation et la propagation des textes, des enseignements oraux ou écrits devenus accessibles à tous. L’imprimerie est une magnifique illustration de ce phénomène : des ouvrages traduits et conservés jusqu’alors par les moines se sont multipliés en de nombreuses copies, perdant ainsi leur rareté comme si le diamant était vendu à bas prix sur les étalages des marchés.
Malgré la démocratisation du savoir, qui sous bien des aspects se trouve être une vaste supercherie, la Connaissance reste réservée à quelques-uns, à ceux qui auront fait les efforts nécessaires. Eliminés tous ceux qui ne croient pas, éliminés tous ceux qui appliquent littéralement les symboles, éliminés tous ceux qui prennent des voies séduisantes à leurs goûts mais trompeuses, éliminés tous ceux qui se croient réalisés dès qu’ils en apprennent un peu, éliminés tous ceux qui limitent la validité des textes sacrés à ce qui est vérifiable par la science ou l’Histoire, éliminés ceux qui volent ce savoir pour se donner du pouvoir. La démocratisation du savoir n’a de sens que dans le cadre de la croissance matérielle et la maîtrise de la nature, aux conséquences catastrophiques. Sur le chemin spirituel, elle se présente plus comme le brouillard dont s’entoure le Mage pour se dissimuler. Comme dans le domaine politique, l’information multiple et confuse, employant un vocabulaire simplifié et une grande diversité, autorise seulement les plus malins ou les plus éduqués à s’en sortir, laissant les autres croire qu’ils savent, alors qu’ils n’ont dans leurs mains que des slogans stérils.
Heureusement il y a des voies de Connaissance indépendantes de celles offertes par l’homme, où l’humble dévot, même illettré et sans « savoir » peut accéder à sa propre divinité. La tâche est même plus complexe pour les éduqués, qui, pour permettre au Maître de remplir leur tasse de son bon thé, doivent d’abord la vider, sans quoi le thé s’écoule sur les côtés. Souvent le liquide qui occupe déjà la tasse est une somme de préjugés, fermement établis, et le premier de ceux-ci est au sujet de la raison de la quête. On s’aventure sur le Chemin pour mille et une raisons, la plus part provenant de l’orgueil ou du refus d’un monde qu’on ne comprend pas. On cherche souvent à se justifier son côté « élu », à espérer des pouvoirs, où à rechercher un paradis qui ne serait que la transposition des appétits terrestres dans le ciel. Parfois les raisons sont même morbides, comme si la spiritualité pouvait fournir le moyen de s’annihiler noblement ou une justification pour se séparer de l’autre, impur, alors qu’on serait comme par hasard de la bonne race.
Dans ce grand labyrinthe mondialisé, où les cultures et les siècles se chevauchent indifféremment, où les règles superficielles et circonstancielles se mêlent sans hiérarchie aucune aux principes les plus profonds, se frayer un chemin s’avère incroyablement difficile. On se lancera très vite dans des caricatures, comme devenir végétarien ou ne pas manger de porc, alors qu’on est incapable d’aimer les autres, jugés précipitamment comme indignes. Or il est évident que l’amour de Dieu sans l’amour de ses créatures est une absurdité et un signe de profonde incompréhension du but de la voie. La jouissance masochiste de la renonciation ayant prit la place de l’amour de la vie. Sans ce dernier, l’aspirant ne fera qu’entretenir sa destruction souvent accompagnée par celle des autres. On notera aussi, parmi les erreurs largement répandues, le fanatisme qui n’a pas besoin d’en arriver au meurtre pour exister. Le fanatisme naît dès que l’on est incapable d’accepter l’universalité et les enseignements d’autres voies que la sienne. Encore une fois, on s’imagine parmi les rares, laissant de côté plusieurs milliard d’habitants de la terre, ce qui montre une véritable étroitesse de vision et un cœur bien dur. Le besoin d’appartenance communautaire est parfois si fort qu’il provoque des œillères, tant le chaos apparent fait peur et tant ce qui est proche de notre pensée nous rassure.
Alors que l’un des fondements de l’approche de Dieu est le Mystère, la capacité à s’ouvrir à l’inconnu, le courage de faire face à la vérité nue, quelles que soient nos propres conceptions de départ. Il faut oser ne plus rien savoir, oser découvrir qu’on s’est trompé.
Il faut aussi être capable de comprendre que l’universel s’exprime dans la diversité et non dans l’uniforme, qu’un rituel précis peut-être aussi efficace qu’un autre, même s’ils semblent se contredire l’un et l’autre. La Vérité « n’est pas de ce monde », aussi est-t-il stupide de la plaquer sur l’une de ses parties. Qu’un eskimo mange de la chair crue ne fait pas de lui un être moins proche de la réalisation, qu’un Jaïn indien qui se voile la bouche pour ne pas avaler par mégarde un insecte. Il y a une harmonie interne aux rites qui naissent dans des climats et durant des époques différentes. Aussi vaut-il mieux ne pas se fixer sur les tabous et les lois des religions qui, avant de se rencontrer dans cette globalisation, pouvaient être universelles dans le cadre d’une région donnée ignorant l’existence des autres. C’est pourquoi la religion catholique est universelle ( par définition ) tout autant que l’Islam ou que l’Hindouisme. De la même façon, il y a plusieurs « centres du monde », plusieurs cités sacrées, plusieurs terres promises. Il s’agit aujourd’hui de comprendre ce qu’elles ont en commun, non de façon scientifique, ce qui impliquerait une statistique des récurrences absurde qui déboucherait sur une analyse quantitative- on pourrait déduire avec ce raisonnement que la religion la plus peuplée serait la plus valide, ce qui serait totalement faux, mais de façon analogique, conservant la verticalité hiérarchique des symboles, qui ont un sens concret et pratique, métaphorique et archétypal. On comprendra alors ce qu’est Le centre unique du monde, ce qu’est La cité sacrée ou La terre promise dans une dimension supérieure, unitaire, mais ayant plusieurs pendants historiques.
L’humanité actuelle est marquée par la mixité. Cette mixité ne rentre plus dans le système ancien des castes Hindoues, ni dans la division traditionnelle des tâches comme le sacerdoce, le pouvoir temporel des rois, les commerçants, les artisans et les parias. Il est indiqué que dans les temps du Kali-Yuga ( l’âge de fer actuel ), les conditions cycliques auront pour conséquences d’amener à la confusion complète des varnas (« qualités » ou castes). Le Tantra-Sastra envisage la possibilité de constitution rituelle d’une cinquième caste, samanya, qui se présentera comme le reflet inversé de l’Unique Caste, hamsa des temps primordiaux. En fin de Kali-Yuga, « de la plus haute à la plus basse appartenance, tous ceux qui ont deux jambes sont éligibles pour le Kaulacacara » ou « Cet indigne Kaula qui refuse d’initier un non Aryen ou un barbare dans le Kaukacara ou une femme, ceci dans un grand irrespect pour elle, va sur la voie de sa chute ». C’est du fait des conditions cycliques que la naissance masculine a été privilégiée au niveau formel à partir du Treta-Yuga dans la Tradition. A l’extrême du Kali-Yuga, le sexisme, le racisme et toutes les thèses « sanguines » se perdent dans une mixité qui n’autorise plus la discrimination dogmatique. Les cultes aussi sont quasiment tous syncrétiques, il n’y a donc plus vraiment de religion « pure » si tant est qu’elle ait un jour existée. Lorsque l’on change les conditions les règles changent. C’est pour les mêmes raisons qu’on arrive à faire bouillir de l’eau à moins de cent degrés en haute montagne. Il ne s’agit donc pas de tolérance politiquement correcte à l’égard des autres voies mais bien d’une compréhension réelle de leurs universalités dans le principe.
Il faut aussi prendre en compte qu’il y a aujourd'hui des moyens plus adaptés que d’autres, indépendamment des voies respectives, pour s’éveiller. Les climats ont changé, tout autant que la nature corporelle des êtres humains sans parler de leur alimentation. Le langage aussi . De préférence orale, l’écrit étant réservé aux prêtres puis aux gouvernants pour sa qualité magique. Nos ancêtres avaient une mémoire de nature différente de la nôtre. Ils pouvaient assimiler des milliers de mots différents et connaître des mythes gigantesques en détail et les réciter. Nos prothèses livresques actuelles rendent notre mémoire différente, marquée plus facilement par des stimuli visuels. Le monde visuel et la représentation étant généralisés, il est probable qu’une idole alors très puissante sur le psychisme, ne soit pour nous qu’un détail dans la multitude d’empreintes visuelles. Aussi nous faut-il transposer la loi de Moïse sur un plan moins littéral. Mieux vaut-il peut-être encore adorer Dieu sous une forme grossière et non abstraite que de ne pas le voir du tout, surtout dans une époque qui prétend l’avoir tué. Il faut aussi savoir que les peuples qui ne représentent pas sont souvent nomades à la différence des sédentaires qui ont toujours représenté. Le rapport au temps et à l’espace, à l’audition et à l’écoute étaient très différents pour les deux peuples. Les uns vivant de l’agriculture les autres du bétail, les lois à l’égard des femmes et de leur rôle étaient différents aussi. Le nomade a privilégié la loi du ciel, le sédentaire la loi de la déesse Mère.
Aujourd’hui, dans la confusion générale et suite aux invasions régulières des peuples qui ont eu chacun leur tours raison de l’Histoire, les lois dites absolues se sont plaquée de façon souvent arbitraire à des circonstances nouvelles et donc inadaptées. Les religions du Livre heureusement ont prévu la relecture interprétative, mais qui n’en connaît pas les règles, comme celles de Moïse Maimonide dans son Guide des Egarés par exemple, tombe dans le piège de la lecture au premier degré, le laissant soit incrédule à cause de la confrontation avec la réalité de son temps, soit fanatique en privilégiant le texte au contexte de son temps. L’un finit athée, l’autre intégriste, et seuls quelques initiés s’en tirent indemnes, accédant à une sagesse qui transcende le passé, le présent et le futur. Ce sont ces derniers qu’il s’agit de comprendre et de suivre. Ils ont su – à n’importe quelle époque, comprendre la complémentarité de Platon, de Hermès, de Jésus, de Bouddha, de Krishna et bien d’autres. Le Judaïsme a puisé sa sagesse partout où les hébreux ont été captifs ou vaincus, le Christianisme est issu de la Palestine comme de la Grèce, Rome et des Celtes, le Bouddhisme est issu de l’Hindouisme et s’est mélangé à toutes les cultures tribales ou shamaniques des terres qu’il a « civilisé » et l’âge d’or de l’Islam, fut caractérisé par l’ouverture aux philosophes grecs, à l’Hindouisme, au Bouddhisme et au Zoroastrisme tout autant qu’à la Science. Les canons respectifs de toutes ses traditions sont à prendre comme des supports communautaires. Pour les âmes errantes en quête de vérité, elles sont des conservatoires, des bibliothèques, des puits de sagesse qui se recoupent dans les eaux souterraines. Une fois avoir intégré qu’elles viennent d’une même Tradition Primordiale, invisible et qu’il est pratiquement impossible et vain de reconstituer, il s’agit de prendre la voie qui est la plus adaptée à ses besoins, prenant en compte sa qualité de réceptacle, corporel, mental et psychique. La progression dans cette voie étant une condition essentielle de l’approche de l’Universel par le Particulier. Le voyage d’une voie à l’autre sans jamais s’arrêter et se fixer est un symptôme d’instabilité et de doute, qui doit un jour s’estomper pour laisser place à l’acceptation, signe de renaissance et de relativisation de l'égo fictif.
Même s’ils sont souvent désuets en apparence, les principes moraux restent souvent essentiels à appliquer. Rechercher uniquement des causes sociales ou pratiques à leur fondement est complètement anachronique, dans la mesure ou l’on projette notre conception actuelle de l’éthique ( maintient de l’ordre social, protection du faible, sens logique, raisons économiques…) sur une époque qui a été dirigée non pas par le peuple, mais par des rois, et même avant par des rois soumis à des prêtres. Or les prêtres étaient les détenteurs et représentants des lois divines. C’est à dire que les lois morales étaient l’application en bas des lois du monde d’en haut. La morale est en soi une décadence. Une décadence dans la mesure ou séparée des lois du cosmos matériel et immatériel, elle devient des lois fondées sur l’arbitraire de la nécessité humaine, conditionnée par une conjoncture. Sans perspective sur l’impact général a long terme de telles lois humaines, nous avons déjà détérioré en profondeur la nature, fabriqué des monstres techniques qui limitent l’épanouissement humain à une aliénation fonctionnelle, et poussé à la discussion perpétuelle des notions de bien et de mal oscillant entre libéralités excessives et puritanismes liberticides. Mais à chaque pas que fait l’homme vers sa chute, le seigneur des mondes semble la compenser par une nouvelle chance à l’homme d’en sortir et de retrouver le chemin. Aux hommes de saisir ces chances à chaque instant, en connaissance des signes et des vertus de la divinité de leur élection ou par laquelle ils se sont sentis choisis. Quel que soit sont champ d’application (sciences, agriculture, industries, arts, politique…) l’action humaine peut s’intégrer ou non dans les lois de sa nature primordiale. Elle peut s’en détourner et provoquer des conséquences irréversibles à ses risques et périls mais au mérite de tenter de nouvelles libertés ou s’y conformer en assurant la pérennité de la famille, du clan, de la société, de l’humanité en général et de la vie elle-même.
L’ordre n’est évidemment pas imposable, car il devient dans ce cas une forme de la fatalité. Il doit être trouvé par chaque individu, apprenant la maîtrise de son esprit. Le changement réel ne se fera que par contagion et sans la force. Les hommes copient, imitent, ce que leur perception leur permet de trouver intelligent ou sensé. Il convient donc au saint d’être un juste de la tête au pied. Ceux qui ont le dos trop courbé par leur sort pourront en adorer les pieds et progresser tout autant que ceux qui ont la chance d’avoir la tête haute et qui en sont devenu orgueilleux pourrons se courber devant le rayonnement de son visage.
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Naissance
dimanche 10 décembre 2006
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